De chou et de rien

Il y avait deux façons de faire plaisir à Choupette Champvallon : 1) lui servir un bol de soupe aux choux et 2) lui servir un énorme bol de soupe aux choux. Grosse de séant et babines à l’avenant, madame Champvallon salivait à la seule évocation de la ville de Bruxelles, capitale par excellence du légume aux relents soufrés. Un lieu, disait-elle, où les choux naissaient nains, compacts et faciles à digérer.

Couronnée reine du rond légume lors d’une foire agricole, Choupette Champvallon, orpheline de profession, avait succombé à seize ans aux charmes de Cy GrandBec, un prospère maraîcher, qui l’avait, dans et sur le champ, demandée en mariage. Cy venait de gagner le concours du chou le plus lourd de sa catégorie (dans le coin droit, pesant 24 lbs) et Choupette était aux anges. Elle lui avait susurré « Oui, mon chou » à l’oreille et tout était dit. Il y eut beaucoup d’invités à la noce, de la soupe, des cœurs de choux vinaigrette, du braisé de chou-rave, de la choucroute au lapin blanc, des choux farcis à la crème et on dansa sur des airs entraînants jusqu’à ce que l’odeur tenace de chou bouilli soit dissipée.

Quelques années passèrent et madame Champvallon, toujours orpheline, voulut faire la lumière sur ses origines. Sa mère devait bien exister quelque part.

Elle commença d’abord par publier une annonce dans la feuille de chou locale puis, devant l’insuccès de sa démarche, contacta le ministère de la Famille, des Causes perdues, des Cœurs brisés et de l’Agriculture dans l’espoir qu’on trouverait quelque part une trace de sa naissance dans les registres officiels.

Aussi fut-elle consternée quand elle reçut, en réponse à sa demande d’enquête, la lettre du ministère de la Famille, des Causes perdues, des Cœurs brisés et de l’Agriculture l’informant qu’elle était née d’un chou gras égaré au milieu d’un champ anonyme de province.

À l’idée d’avoir allègrement mangé, durant toutes ces années, ses sœurs et ses frères, ses oncles et ses tantes, ses grands-parents et possiblement leurs voisins en bouillon, elle fut prise d’une indigestion gigantesque. Pendant 32 jours et 45 nuits, Choupette se vida les tripes, emplissant chaudières et barils de bouillon familial que monsieur GrandBec, résigné, alla épandre par grandes giclées dans ses jardins. Quand Choupette eut rendu la dernière goutte, elle tomba dans un sommeil profond… jusqu’à ce son mari la réveille quand il y eut vraiment trop de vaisselle accumulée dans l’évier, trois jours plus tard.

Des choux de tout âge se mirent à naître au jardin, surgissant de la terre abondamment arrosée du riche brouet issu des entrailles de Choupette. Une famille entière prenait forme au potager, sous la binette éberluée de Cy et sa femme : deux choux frisés, un chou de Savoie, deux choux pointus, un chou de Siam, deux choux aux joues rouges, trois choux verts, un vieux chou pommé, trois choux de Chine, un chou blanc, trois choux sauvages, un chou feuillu encore aux couches, un chou-fleur avec deux drôles d’oreilles et une adorable grappe de bébés choux de Bruxelles. Choupette leur donna des noms et les traita aux petits oignons.

L’automne venu, les choux furent mis à pourrir dans la plus grande dignité, une étape triste mais nécessaire afin que se répète, à la saison suivante, le miracle de la vie. Sous le regard attendri de Choupette et son mari, la famille au grand complet renaissait au printemps, émergeant des sillons remplis de fumier.

Après quelques années, Choupette voulut donner un statut légal à sa famille végétale et tenta de convaincre l’ecclésiastique de sa paroisse. Le bon curé s’empourpra d’indignation : « Préparer des papiers de naissance pour des légumes, vous voulez rire! ». Elle alla plaider sa cause jusqu’au pape Hermann IIs (H2S pour les intimes), mais ce dernier fut peu réceptif à sa demande, car il abhorrait1 les crucifères. Des instructions claires avaient été données. « VIVE LES CRUCIFIX, À BAS LES CRUCIFÈRES », pouvait-on lire sur les affiches placardées dans toutes les cuisines du Fatikan. Le chou, même en quantité infinitésimale, devait être exclu de tous les saints plats, mais il se trouvait de temps à autre un apprenti cuistot étourdi qui oubliait la consigne. La panse papale s’en trouvait aussitôt remplie de gaz nauséabonds, les saints boyaux doublaient de volume et les offices de la journée devaient être annulés. On disait « pour cause de maladie » mais c’était un secret de Polichinelle : le saint homme souffrait de flatulences, puait de la soutane, répandait dans son sillage une odeur persistante de soufre. L’enfer pour un pape!

Choupette revint bredouille au bercail, mais finit par prendre toute l’histoire avec un grain de sel. Au diable le pape et ses flatuosités méphitiques! Elle était bien parmi les siens et puis, ne venait-elle pas d’apprendre l’heureuse nouvelle? Son mari avait reçu confirmation de sa commande par télégramme la veille :

COMMANDE NO. 765 –STOP- GROS GARÇON CHOUFFLU2– STOP-

9 ½ LBS- STOP- LIVRÉ PAR CIGOGNE MARDI PROCHAIN-STOP.

Plutôt chou comme moyen de livraison, non?

 

1  Un pape, ça ne déteste pas. Un pape, ça abhorre, c’est beaucoup plus digne.

2  La faute d’orthographe est délibérée. 

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