Béa sous la loupe

La porte restait obstinément close et je dus me résoudre à faire le pied de grue devant l’œil-de-bœuf. J’entendais pourtant Béa remuer chaudrons et casseroles à l’intérieur du logement, mais il lui fallait beaucoup plus qu’une volée de coups de poing anonymes sur une porte pour la convaincre de venir ouvrir. Je la côtoyais depuis longtemps et savais qu’elle ne se dérangeait que pour ceux qui s’étaient d’abord annoncés. Je misais sur un coup de chance ce matin, n’ayant pu la prévenir à temps de ma venue. Elle avait un caractère capricieux et des habitudes de vie hors du commun. Béa n’était pas née de façon classique, elle s’était présentée par le siège, le 13 juin de l’an 2058, et il avait fallu d’interminables palabres ainsi que l’intervention d’une infirmière rusée pour la convaincre de quitter son nid douillet. On l’avait aussitôt conduite dans une chambre noire et le médecin avait prescrit sur-le-champ des persiennes  et une paire de lentilles foncées pour la protéger de la lumière. Depuis ce jour, pour une raison dont on saisissait mal les tenants et les aboutissants, Béa portait en permanence des prothèses oculaires. Enfant, elle piquait de telles crises quand sa mère voulait les lui retirer à l’heure du coucher que cette dernière, de guerre lasse, avait fini par accepter que sa fille les gardât jour et nuit. Béa avait grandi derrière de sombres loupes de verre et personne n’avait encore pu s’arrimer à son regard. On en apprenait d’ailleurs plus sur soi, forcé de contempler son propre reflet dans son appareil ophtalmique, que sur Béa elle-même, retranchée dans son univers. Je devais chaque année lui apporter de nouvelles lentilles dûment prescrites, fixées à une monture classique, toujours la même, noire et sévère, façon Nana. Elle ne suivait aucune mode et ne faisait rien comme les autres. Elle s’alimentait exclusivement de maïs, qu’elle apprêtait sous toutes ses formes, et s’accoutrait de façon plutôt… originale.

Il fallait l’avoir vue le mois précédent se préparer pour sa première entrevue : chandail d’angora, veste en pied-de-poule et souliers pointus. Elle avait d’abord fait subir au chandail une cure d’entreposage de deux jours au congélateur, histoire de bien lui regonfler les poils, puis elle avait fait bouillir sa veste de laine dans le chaudron normalement réservé aux épluchettes. Le résultat était surprenant… Les boutons ayant fondu sous l’effet du traitement, elle avait ensuite consacré son dimanche à inventer, cuire et teindre des boutons à quatre trous en pâte de sel. Une fois la veste de laine bouillie bien sèche, elle avait cousu solidement ses boutons colorés et brodé une petite poule souriante sur les deux poches plaquées du devant. Tous les moyens seraient bons, s’était-elle dit, pour se démarquer du peloton des candidats et amadouer l’employeur. Comme touche finale, pour s’assurer d’un maximum de confort (et d’un minimum de gêne), Béa avait discrètement dissimulé dans les emmanchures de son chandail, sous les aisselles, des protège-dessous absorbants. Elle voulait le job et misait sur la rareté de la main d’œuvre pour l’obtenir. Il existait si peu de gens intéressés à exercer le métier de sexeur !

L’entrevue s’était déroulée de façon désastreuse : Béa avait passé son temps à bégayer et un des coussinets cachés avait fini par se décoller et glisser de sa manche pour choir au pied de l’intervieweur au moment où elle lui serrait la main à l’issue de la rencontre. Contre toute attente (peut-être les décalques de poules souriantes y étaient-ils pour quelque chose ?…), Béa avait décroché le poste et c’est derrière ses verres géants, en blouse blanche sous une lampe de 200 watts, qu’elle scrutait maintenant d’un œil (!) exercé les profondeurs de chaque bête à plumes qui lui passait sous les doigts.

En quelques secondes sur la courroie mobile, Béa devait déterminer le sexe du poussin et séparer les futurs coqs des prochaines pondeuses, les chapons des poulardes. Les premiers jours, elle avait forcément fait quelques mauvais choix, mais la plupart des problèmes avaient été étouffés dans… l’œuf et Béa était rapidement devenue l’experte de la ferme Coque Luxe, traitant un millier de poussins à l’heure, pause comprise. Du doigté et de la patience, Béa en avait à revendre. Ce boulot lui allait comme un gant. L’aire de travail ainsi que le poulailler où étaient gardés les oisillons à trier avaient été aménagés dans les locaux vides d’une chapelle abandonnée et Béa trouvait très agréable de travailler dans cet ancien lieu de culte où l’on interdisait formellement le bavardage entre employés. L’endroit était de toute façon trop bruyant, la majorité des poulets caquetant de façon soutenue pendant l’épreuve de la trituration.

À force de sonder les cloaques, ces minuscules gouffres de la génétique, notre championne avait fini par développer un don pour prédire, chez n’importe quel mammifère, le sexe des bébés à naître. Son taux de réussite frisant les cent pour cent, on venait de loin (Contrecoeur ! Sorel !…) pour se soumettre à son verdict, la femelle de l’homme moderne étant d’un naturel curieux. Des femmes fébriles de choisir la couleur de la layette, d’autres anxieuses de briser leur lignée unisexe, certaines pressées de fixer le prénom de l’enfant à naître… Toutes se donnaient rendez-vous dans l’antichambre de la sexeuse. Cette dernière fournissait invariablement la bonne réponse, le temps de poser son regard masqué sur le nombril de ses impatientes patientes. Tout comme les culs des poules, les ombilics livraient à la chaîne leurs secrets à la sexeuse. Avec le temps et la pratique, Béa put même prédire la date de la naissance !

Il était maintenant monnaie courante de voir de futures mères quitter leur travail à la dernière minute ou planifier des rendez-vous à la veille du jour de délivrance annoncé. Certaines optaient pour une dernière visite chez leur coiffeuse alors même qu’elles subissaient les premières contractions, afin de pouvoir paraître sous leur meilleur jour devant l’objectif, sur réception de leur progéniture. Autant dire que Béa avait la parfaite confiance de ses clientes. Un inconfort subsistait cependant, notre étrange amie privant sa clientèle de tout contact visuel en demeurant invariablement cachée derrière ses fonds de bouteille opaques. Une fois, elle avait dû s’approcher si près du ventre d’une cliente pour en percer le mystère que le coin de sa monture avait effleuré la peau distendue et arraché un cri à la jeune femelle en observation. Béa s’était au même instant exclamée qu’il s’agirait de jumelles et qu’elles naîtraient le 13 juin. La future mère portait un imposant chapeau à plumes, une blouse à jabot rouge sang et des bagues en corne aux dix doigts et Béa trouvait sa tenue plutôt extravagante pour une femme dans sa condition. Une poulette de luxe, oui, voilà ce que la sexeuse pensait de cette coquette originale.

Un beau lundi de juillet, la dame aux étranges atours, engrossée jusqu’aux yeux, fit irruption devant la clinique où Béa officiait les jours de divination et se mit à tambouriner contre la porte de ses ongles pointus. Béa, collant son œil recouvert au minuscule opercule du portail, reconnut la parturiente aux jumelles. « Enfin! », se dit-elle, essayant en vain de réprimer une légère éruption de chair de poule.

– Vous m’aviez annoncé la naissance pour le mois dernier, glapit la visiteuse en se dandinant, et je les ai toujours dans le ventre !

Sans tarder, Béa fit monter la porteuse dans sa camionnette et la conduisit jusqu’au poulailler de Coque Luxe tandis que sa passagère caquetait toute sa contrariété de n’avoir pu être délivrée à temps au moment prévu. Elle l’allongea sur un couche de paille et, comme la vieille nurse l’avait fait pour elle à sa naissance, se mit alors à fredonner sa chansonnette préférée : « C’est la poulette grise… qui a pondu dans l’église… elle a pondu un beau coco… pour Béa qui va faire dodo… ». La parturiente allongée… pondit deux mignonnes créatures : des jumelles identiques aux yeux miroir dans lesquels Béa put enfin mirer la prunelle bombée de ses deux oeufs, au jaune encore liquide. Béa venait de retirer ses verres fumés pour la première fois depuis sa naissance…

Date de création:  Le 14 décembre 2006

Publié dans la revue Brèves (Laval, Qc), no. 75, hiver 2007

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