Romain et son chat ou le journal par le menu

Page des faits divers 
Avec la régularité d’un compte à payer dans la boîte aux lettres, le chat régurgitait ses boules de poil chaque matin au milieu du déjeuner de Romain. Une carence quelconque dans son système digestif, lui avait-on expliqué. Le spectacle était plutôt désolant, l’animal ayant la vilaine habitude de s’exécuter au beau milieu de la table de la cuisine, roulant des yeux exorbités pendant la séquence d’étouffement. De guerre lasse, Romain avait proposé un compromis : il tapisserait un coin de la table du cahier des sports ouvert en deux à la condition que le chat n’aille nulle part ailleurs pour y cracher ses dégâts. L’arrangement parut convenable au matou et, quoiqu’en son for intérieur il eût préféré qu’on lui réservât la page des faits divers et la satisfaisante colonne des chiens écrasés, il s’était exécuté de bonne grâce.

Pages nécrologiques 
Romain voyait dans les transes quotidiennes de son vieux chat et dans les manipulations qui s’ensuivaient une mortification préparatoire à son travail puisqu’il devait, le reste de la journée, assumer sans haut-le-cœur visible son rôle de préposé aux soins des malades chroniques de l’Institut Carmel. Personne ne savait négocier mieux que lui les épanchements des patients du deuxième, son étage de prédilection, même que son superviseur lui avait confié dernièrement que son dévouement était à la parfaite hauteur des attentes de l’Institut. Romain réussissait le tour de force de changer les couches et de faire la toilette de tous les patients de l’étage trois fois par jour, ainsi les plus vieux (et les plus vieilles) se disputaient les rares lits qui se libéraient à la faveur des notices nécrologiques.

Cahier Santé 
Les patients encore mobiles, vrais écosystèmes ambulants, arpentaient les couloirs à échanger potins et microbes. La vulnérable santé de ces vénérables fournissait un prétexte de rêve à ceux qui dans l’entourage avaient une propension au charlatanisme. Des enveloppes de blé d’Inde en compresses chaudes aux huiles de sapin du père de La Sablonnière, tout ce qui avait consonance champêtre ou religieuse avait bonne presse auprès des aïeux sur le déclin. Escrocs du dimanche et autres pharmaciens sans scrupules exploitaient ainsi le filon des faux remèdes et Romain le malin avait décidé de surfer lui aussi sur la vague, mais à contre-courant… Contrairement aux autres qui misaient sur les fausses propriétés de vrais produits naturels, il allait, lui, proposer une recette maison de fausse tisane affichant de vrais résultats !

Cahier Consommation 
Prudent, il avait d’abord testé son produit à l’insu de deux des locataires les plus affligés de la pension. Madame Pinard et Monsieur Croquet avaient servi de cobayes, Romain ayant pendant deux semaines habilement substitué à leur thé du soir (par petites doses graduelles) une préparation de son cru. La fadeur de leur thé vespéral étant du même registre que celui du produit administré à leur insu, la machination était passée pratiquement inaperçue. Seule Madame Pinard avait émis un commentaire à l’effet que la boisson semblait plus turbide (!) qu’à l’habitude, mais Romain lui avait habilement expliqué que la texture probablement plus fine du produit bien tassé dans la boule de thé en était la cause.

Cahier Économie 
Ayant remarqué dans leurs deux cas une nette diminution des sécrétions corporelles et encouragé par les effets positifs observés, il s’était enhardi à offrir à petit prix aux plus crédules (en cachette de la direction) son produit miracle : une tisane censée purifier de l’intérieur les nuisances de leurs fragiles organismes. Le goût était discutable et la couleur grisâtre de l’infusion n’avait rien pour faire gagner des médailles, mais Romain savait s’y prendre. Peut-être exerçait-il même un peu de chantage, oubliant sélectivement l’heure des bains des mauvais preneurs et tournant les coins trop ronds derrière les oreilles des acheteurs récalcitrants… Et quoique Romain demeurât évasif sur la source de ses approvisionnements, il n’en était pas moins catégorique : son produit était biologique à cent pour cent. À force de persévérance et de soins ciblés, Romain en vint à se bâtir une clientèle respectable et un petit magot. La machine était bien huilée… enfin presque.

Cahier des sports 
C’est que Romain eut un sacré pépin : son chat à la santé chancelante finit par rendre l’âme… et sa dernière boule de poils bien dodue. Bien sûr, Romain en avait encore quelques-unes de réserve, mais comment ferait-il maintenant pour alimenter les commandes de sa petite affaire florissante ?

Date de création:  Le 13 juin 2006

Publié dans la revue Brèves (Laval, Qc), no. 74, automne 2006

Laisser un commentaire

Translate»